Clémence Dru a appris, à la suite d’un reportage de Cash Investigation en caméra cachée, que l’école maternelle de ses deux fils, rue Saint-Dominique dans le 7e arrondissement parisien, était impliquée dans une affaire de violences sur des enfants.
Après la diffusion, la parole s’est libérée au sein des familles. Ce qui émerge aujourd’hui est d’une extrême gravité : de nombreux enfants de 3 à 6 ans sont victimes d’agressions sexuelles et de viols, révélant l’existence d’un réseau pédocriminel installé depuis plusieurs années. L’un des principaux suspects, écarté de l’établissement il y a quelques mois, a été rapidement recruté dans une autre école, où les faits ont recommencé.
Cette situation l’a profondément bouleversée et lui a fait prendre conscience que ces faits ne sont pas isolés. Il existe des failles dans les lieux où nous confions nos enfants au quotidien, comme le montrent les affaires révélées partout en France en ce moment.
Elle a donc créé cet outil, une sorte de guide à destination des parents, pour les sensibiliser et les informer sur les violences physiques et sexuelles envers les enfants dans les lieux qui les accueillent au quotidien. Il propose notamment une liste de questions concrètes à poser aux structures, afin de renforcer leur vigilance et leurs dispositifs de prévention.
Il a déjà été partagé avec près de 2 000 parents, qui proposent eux-mêmes de le relayer sur leurs réseaux, auprès de différents établissements (écoles, crèches, centre de loisirs…), d’associations ou encore dans des centres médicaux.
Rencontre avec une maman qui essaye de faire bouger les choses.
Quel a été, pour vous, le déclic, celui où vous avez compris que ce que vous découvriez dépassait un cas isolé et relevait d’un système ? Qu’est-ce qui vous a donné le courage de porter ce sujet publiquement ?
Quand j’ai découvert que l’école maternelle de mes fils – en qui j’avais toute confiance – était liée à un réseau de pédocriminalité organisé, le choc a été immense. J’ai compris que ce que je pensais impensable pouvait en réalité arriver partout. Même sans être victimes, savoir que mes enfants avaient été en contact quotidien avec des personnes dangereuses et mal intentionnées est très difficile à encaisser.
Très vite, j’ai ressenti le besoin d’agir à mon niveau.
J’ai rencontré la direction de la nouvelle école de mes fils pour poser des questions concrètes et comprendre les mesures de prévention mises en place. La démarche a été bien accueillie et l’établissement s’est engagé à renforcer ses dispositifs de protection. En tant que maman, cela m’a rassurée.
Je me suis alors dit que ces questions pouvaient être partagées avec d’autres parents qui souhaiteraient entreprendre la même démarche.
C’est ainsi qu’est née l’idée de créer un document pour informer, accompagner et donner aux parents la légitimité de poser ces questions partout où leurs enfants évoluent. Parce que c’est un sujet fondamental pour leur sécurité qui n’est pourtant (presque) jamais abordé.
Cet outil, écrit à hauteur de maman, a été relu et validé par plusieurs professionnels de l’enfance (psychologues, directeurs d’établissement, ancienne juge pour enfants et ex-directrice de la Protection judiciaire de la jeunesse…), afin d’en garantir la justesse et la responsabilité.
Il explique aussi les mécanismes des violences sexuelles, donne des clés pour en parler avec son enfant et indique comment réagir en cas de situation préoccupante.
Dans ce type de situation, ce qui frappe souvent, c’est le silence ou l’incrédulité des adultes. Qu’est-ce qui, selon vous, empêche encore aujourd’hui les familles de voir ou d’entendre ce que les enfants expriment ?
Je ne suis pas experte, je parle en tant que maman. Mais je crois que, souvent, ces sujets sont trop difficiles à entendre, trop durs à accepter. Pour se protéger, on préfère ne pas voir, ne pas savoir, ne pas comprendre.
Il y a aussi la peur des conséquences : remettre en cause un lieu ou des adultes en qui l’on a confiance, bousculer un équilibre… c’est vertigineux. Alors on met sous le tapis, on se tait, comme si cela pouvait faire disparaître la réalité.
Je pense aussi que, pendant longtemps, la parole de l’enfant a été peu entendue, souvent remise en question. Aujourd’hui, elle commence à être davantage prise en compte, mais cela reste insuffisant, et trop peu d’agresseurs sont réellement condamnés.
Pourtant, j’ai la conviction que la parole au sein des familles est essentielle – pour prévenir, mais aussi pour réparer. Et j’ai envie de croire que les choses sont en train d’évoluer.
Beaucoup de parents ont peur d’angoisser leurs enfants en abordant ces sujets. Comment trouver la bonne posture : protéger sans inquiéter, informer sans traumatiser ?
Il existe de très bons supports, notamment des livres adaptés aux enfants, pour aborder ces sujets avec justesse – j’en cite plusieurs dans ce document.
Il y en a d’autres qui sont souvent recommandés, comme par exemple : C’est mon corps et Interdit de me faire mal de Mai Lan Chapiron, ou encore Mon corps est un trésor de Florence Dutruc-Rosset.
J’ai la conviction que protéger un enfant, ce n’est pas éviter le sujet mais lui donner des repères clairs, dans un cadre rassurant.
Depuis qu’ils sont petits, je répète à mes fils que leur corps leur appartient, que leurs parties intimes – celles sous le maillot de bain – sont leur trésor, et que personne, ni enfant ni adulte, n’a le droit de les regarder ou de les toucher. Je leur dis qu’ils ont le droit de dire non, d’écouter ce qu’ils ressentent, et qu’ils peuvent toujours tout me confier, quel que soit le sujet.
Beaucoup d’enfants se taisent par peur de mettre les adultes en colère ou de « briser » la famille. Leur dire explicitement qu’ils ne seront jamais punis de parler et de dire ce qu’ils ont sur le cœur peut tout changer.
J’essaie d’aborder ces sujets simplement, quand l’occasion se présente, sans leur transmettre des peurs qui ne sont pas les leurs. L’idée, c’est de normaliser sans dramatiser : on parle du corps, des émotions, des droits. Leur innocence est précieuse, et j’ai envie qu’ils grandissent en gardant confiance en la vie et en l’humain.
Concrètement, par où commencer une conversation, sans effrayer, mais en donnant des repères ? Avez-vous une phrase ou un exemple de dialogue simple à partager ?
La première chose à mettre en place, selon moi, c’est un espace de parole régulier.
Il s’agit de poser des questions à son enfant, sans le brusquer s’il est pudique ou réservé, mais en lui montrant que le dialogue est toujours ouvert. Dans des moments simples du quotidien – en voiture, dans le bain, au coucher, pendant un jeu – avec des questions comme : « Comment s’est passée ta journée ? Qu’est-ce que tu as aimé ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’a moins plu ? »
Lui rappeler aussi régulièrement : « Si une situation ou quelqu’un te met mal à l’aise, même si tu ne sais pas l’expliquer, tu peux toujours m’en parler. »
L’idée, c’est de créer un climat de confiance et de l’habituer à mettre des mots sur ce qu’il ressent, pour que parler devienne naturel, surtout quand quelque chose ne va pas.
Dans certaines familles, les grands-parents sont très présents au quotidien. Quel rôle, selon vous, peuvent jouer les grands-parents ou les autres membres de la famille quand ces questions surgissent ? Comment peuvent-ils soutenir parents et enfants, sans se substituer, et sans se sentir démunis ?
Les grands-parents occupent une place à part. Pour beaucoup d’enfants, ils incarnent un espace plus calme, plus sécurisant, où la parole peut circuler différemment.
Ils peuvent aussi relayer les mêmes repères que les parents sur ces sujets, avec douceur et cohérence, sans jamais juger.
Concrètement, ils peuvent être ceux qui prennent le temps d’écouter sans interrompre, qui rassurent sans minimiser, qui encouragent l’enfant à parler s’il en ressent le besoin. Ils peuvent aussi être un appui précieux pour les parents : relayer certaines discussions, observer, poser des mots, ou simplement être présents quand la situation est trop lourde.
Dans les moments difficiles, leur soutien peut aider la famille à tenir, et parfois même à faire les premiers pas pour demander de l’aide.
On imagine souvent des signes très visibles, mais ce n’est pas toujours le cas. Quels sont les signaux faibles, les changements de comportement subtils, que les parents ou grands-parents devraient apprendre à repérer ?
Je détaille dans le document les signes les plus fréquents. Ce qu’il faut garder en tête, c’est qu’un signe isolé ne signifie pas forcément grand-chose : par exemple, un enfant qui recommence à faire pipi au lit n’est pas nécessairement en danger.
En revanche, l’apparition de plusieurs signes – même discrets – doit alerter : un changement de comportement, un refus d’aller à l’école, des troubles du sommeil, des douleurs physiques inexpliquées, des dessins troublants, entre autres.
C’est leur répétition, leur accumulation ou leur caractère inhabituel qui doivent interpeller. Dans le doute, mieux vaut rester attentif, ouvrir le dialogue et ne pas hésiter à demander un avis extérieur.
Face à ces sujets, beaucoup de familles se sentent impuissantes. Quelle est, selon vous, la première action concrète à mettre en place dès aujourd’hui pour protéger son enfant – quelque chose de simple, mais structurant ?
Au-delà de cette discussion indispensable avec son enfant ou son petit-enfant sur le corps, le consentement et le droit de dire non, il me semble essentiel d’aborder aussi ces sujets avec les structures qui les encadrent au quotidien.
Cela passe par des échanges avec les équipes éducatives – à l’école, à la crèche, dans une activité extrascolaire ou un centre de vacances – pour mettre le sujet sur la table et poser des questions fondamentales. Des questions que l’on n’ose pas toujours aborder par peur de déranger : quelles mesures de prévention sont mises en place ? Quelles vérifications sont faites sur les encadrants ? Que se passe-t-il en cas de signalement ? Quels sont les éventuels angles morts du quotidien ?
Il est aussi important d’aborder des situations très concrètes : qui accompagne les enfants aux toilettes ? Comment se déroulent les temps de sieste ou les passages au vestiaire ? Les enfants sont-ils toujours encadrés par au moins deux adultes dans ces moments plus sensibles ? Qui s’occupe des temps d’étude du soir ?
Si le dialogue est posé, constructif et dans l’intérêt de l’enfant, il n’y a pas de raison de craindre d’être perçu comme un parent trop inquiet ou trop vigilant.
La réalité est là : ces situations touchent de nombreux enfants et familles, dans des contextes très variés. Mieux vaut poser ces questions en amont que trop tard.
Mettre le sujet sur la table ne peut qu’encourager les structures à renforcer leur vigilance.
Avez-vous un message à faire passer que nous pourrions relayer ?
J’ai envie d’être optimiste et de croire que les choses peuvent évoluer positivement. Une maman m’a parlé de la métaphore du colibri en découvrant ce document : chacun fait sa part, pour ses enfants, mais aussi pour ceux des autres. C’est une responsabilité collective, qui consiste à veiller à ce que les enfants se sentent écoutés, respectés et en sécurité.
Un enfant bien informé, qui sait qu’il peut parler sans être jugé, est un enfant mieux protégé. Et un adulte attentif, capable d’écouter même ce qui dérange, peut faire toute la différence.
On ne pourra jamais tout empêcher. Mais on peut faire en sorte qu’aucun enfant ne reste seul avec ce qu’il vit.
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